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(Modifications pour LCE)
Introduction, par Robert Damirais :
Chèque signé, c’est fait.
Ils vont construire ma maison. Ces 32 ouvriers, expression neutre et physique rendu ingrat par les chantiers de plus en plus éprouvants, vont participer à la construction de ce monument de ma réussite. J’imagine ce qu’il doivent se dire : Que ça fait encore un chantier à mettre à leur actif, qu’ils sont forcés d’accepter toutes les couilles, les nombreuses couilles qu’ils vont rencontrer. Qu’ils travaillent pour un mec qui trônera fièrement devant chaque pierre, chaque poutre et morceau de carrelage dès que ce sera fini. Et n’imaginons pas le pire...
Et pourtant, il y a quelques années de cela, pour moi, Robert Damirais, c’était pas gagné. Une galère tout simplement.
Je suis né dans une famille on ne peut plus normale, mais c’est justement dans la branche que j’ai créée que ça à commencé à merder... Dès 4 ans, j’ai commencé à faire le caïd, je me souviens encore des maitresses qui couraient, avec une parfaite maîtrise des jupes et talons aiguilles, après moi pour une raison X ou Y. Mais la CP engagée, je me suis (très) vite aperçu que mes camarades avaient mieux grandis que moi... Et les rôles se sont inversés. Après, le classique : Dernier pris en sport, refoulé dans les diverses activités, etc... Et avec le collège et ces nouvelles têtes dures, les forces se sont vite déséquilibrées. J’avais une réputation de frimeur, de menteur, et j’en passe. Cela me rapellait chaque jour le discours qu’on nous servit en 6ème par le fameux CPE (vous savez, l’équivalent d’Iznogoud en réel, qui jouait à celui qui s’activait le plus avec le directeur) qui fut qu’il ne fallait pas se louper, que le collège était le début de la vie active et que ceux qui jouaient les malins n’allait plus l’être longtemps. Ma soeur était dans le même collège et j’ai beaucoup souffert car elle n’a pas trouvé de plus brillante idée pour attirer l’attention que de devenir une hippie attardée.
Pourtant, en 4ème, j’ai crû renaître : les filles m’ont prises sous leurs ailes, plusieurs de ces filles qui ne s’intéressent pas au dernier single ringard sorti... Mais bien sûr, plusieurs de ces filles qui ont tendances à agiter les mecs... Je suis toujours en contact avec l’une d’entre elles, qui s’appelle Sofia, et d’ailleurs on se voit une fois par semaine. Ahhh ces années 80-là...
Et puis, le lycée, qui veut tout dire, rien qu’a lui-seul. Une sorte de collège puissance 1000 autant pour la difficulté de ce que l’on nous demande de faire que pour la réalité sociale. Les filles «  m’ont lâchés  » . je m’accrochait alors tant bien que mal à ce qui me reste de popularité, ainsi qu’aux petits sursauts de sympathie que m’accordaient le monde quelques fois.
Mes notes restant toujours autour de 12, l’académie m’accorda de passer à la vitesse supérieure : l’université. Des études qui me plurent car il n’y avait personne dont je connaissait l’identité. La paix, l’anonymat, l’égoïsme discret et classe, enfin. Reparti de zéro, j’ai préféré rester dans l’ombre et ça m’a servi.
J’ai eu les diplômes que je voulais et le job que je voulais. Je dirige un restaurant. Avec un salaire plus que confortable. Et quelques mois après mon installation, une phrase sortit de chacun de mes clients et de mes collaborateurs : « vous êtes doué ». Et être doué n’est pas donné à tout le monde, non ? Et j’ai du mérite...
Et donc, grâce à des bons clients, et reconnaissant en plus, maintenant je peux m’offrir la maison de mes rêves. Exactement tout ce que je souhaite. Un grand « monument » avec des baies vitrés partout, un petit jardin verdoyant, des grandes pièces, et un mobilier bientôt acheté qui convient parfaitement à l’ensemble.
J’ai le sentiment d’avoir pris ma revanche. C’est ça la France : Faire d’un homme normal au départ un phénomène au fur et à mesure que l’avenir se dessine. Mais es-ce que l’inverse existe ? Voilà la question. Je peux tout perdre, alors autant faire ce qu’on a envie tant qu’on le peut...
En tout cas la scène est prête. Et avant que les acteurs arrivent, il faut l’éclairage, les machinistes, les décorateurs... Bref, tous ces hommes de l’ombre. La « première représentation » est dans plusieurs mois...
Surélévation de la zone
Sur le chantier, à peine commencé, le matériel se fait attendre. Robert Damirais est de plus en plus impatient. Ses ouvriers ont sorti leurs cartes depuis trop longtemps, et il est temps qu’ils se préparent au moins à travailler !
Cette maison représente beaucoup pour lui. C’est son monument, sa réussite qui va prendre forme. Il ne s’impose aucune limite et se moque du jour de l’année qui va englober son achèvement. Il veut juste qu’elle se fasse. Mais impossible de ne pas penser à l’agacement que lui provoque cet arrêt prématuré. Impossible de se dire que Robert Damirais ne veuille pas que la situation se débloque rapidement, impossible quand on est Damirais de ne pas être dégoûté dans le cas où il mourrai sans voir sa maison totalement construite. Il n’est pas près de mourir, mais la mort peut vous prendre plus vite que la nature...
Malgré la banalité de ce chantier, Damirais sent bien qu’une étrange atmosphère s’en dégage : Tout le monde le dévisage, avec une tête plus ou moins inexpressive, certaines sont même pleines de mépris. Il se demande à quoi rime ce jeu de regard. Sont-ils mécontents de travailler ensemble pour un seul homme, encore une fois ? Ou se cache t’il quelque chose de plus grave ? Du doute ? De mauvaises idées ? Damirais, comme vous et moi, n’en a aucune idée et retient cette volonté de savoir ce qui ne va pas. Il sait très bien que fouiner apporte des problèmes, et Damirais n’aime pas les problèmes et les imprévus.
Malgré son air d’homme à réussite lambda, la nature de Robert Damirais est tout ce qu’il y a de plus contradictoire. Personne ne le connait vraiment, et sûrement pas lui. Depuis qu’il a repris sa vie en main, il a pris le goût d’être une victime peu farouche (il sait qu’il en a bavé pour réussir, et sait que sa vie sera une longue souffrance récompensée), mais il prend également plaisir à torturer mentalement ses employés, pour qu’ils aient la même chance que lui. Il affectionne le danger car la peur l’a construit. Sans cette peur, il aurait été à 5 kilomètres de son affaire, là où l’on travaille à la chaîne et où l’on gagne le minimum vital pour soi, une femme et deux-trois enfants, loin du salaire qu’il touche aujourd’hui et donc de la maison dont il va bientôt (enfin il espère) être l’heureux propriétaire.. Mais même dans cet horizon, à cause de sa nature, Damirais aurait aimé ça plus que tout. En fait, Damirais aimerait avoir une infinité de vies pour tout tenter. Tenter tout ce qui fait mal.
La caractère de Damirais était si particulier qu’il ne siait à personne. Même pas à lui. En effet, Damirais voulait défendre bec et ongles, non pas l’âme, mais la paire de jambes et la paire de bras de l’ouvrier, même devant des flics peu emmerdés d’avoir affaire à quelqu’un comme lui. Car Damirais ne se souciait pas de l’homme ou de la femme, mais de la fonction de ceux-ci. Ainsi, même avec le retard, Damirais ne se contente que de se plaindre que le chemin n’est pas parfaitement plat, comme toujours, et du bordel administratif qu’une perte pourrait engendrer.
Ce matin, il n’allumera pas la télévision. Il regardera les dossiers de ses employés. Fatigué d’avance, il s’enferma donc dans son bureau
Il remarqua, loin des bilans financiers satisfaisants de son restaurent, un dossier, qui ferait pâlir de jalousie un greffier. Enfin un dossiers mince. Trente-deux feuilles. Les CV de chaque ouvrier, donnés à sa demande.
La seule catégorie qui attira son attention dans ces CV fut « Divers/Autres ». Chaque ouvrier avait son petit plus, sa particularité. Un écrivain amateur, un joueurs d’échecs professionnel et même un recordman du monde... de pinces à linge sur le visage. A sa grande déception, tous était juridiquement irréprochables. Juste une petite affaire de vol dans un supermarché de rien du tout pour le moins diplômé d’entre eux.
Malgré son amusement relatif, une chose attira pourtant son oeil : La formation. Tous assez bon au collège et au lycée, mais un plantage épique dans les études supérieures. Et tous du même coin, des mêmes établissement, à peu de choses. Tous du collège George Sand et un bon tiers au lycée La Fayette. Ces deux personnages parlèrent à Damirais. Parce qu’il avait lu un bouquin de Sand (Indiana, qu’il n’avait en fait pas lu, mais il voulait faire bonne impression) et parce qu’il adorait son prof d’histoire geo, passioné du personnage. Un Alsacien qui racontait tout le temps la petite histoire de l’Histoire au grand H, et faisait souvent des calembours bas.
Et, rapidement, midi sonna
Midi, c’est l’heure où tout le monde prend sa pause. La seule. La pause « tout » : Déjeuner, eau ou café thermos, clope,... Damirais en profita pour voir l’avancement des travaux. Et toujours cette atmosphère si pesante...
Bien sûr, ils n’ont commencé que hier, ce qui fait que Robert Damirais ne vit que des sacs de ciment, quelques poutres et un bazar indescriptible. Pourtant, les mains dans le dos, Damirais s’imagine déjà ce que cela donnera dans quelques mois. Cette maison, dans la banlieue, qui ne fait pas si tâche que ça, sous le soleil de juillet, piscine présente et clim’ à fond, ou en noble octobre, où les gouttes rebelles s’écraseront désespérément sur le double vitrage. Pour tout cela, Damirais peut remercier l’argent. Mais tout cela, ce n’est pas encore fait. Et même si, pour une raison X ou Y, ses ouvriers fichent le camp, tant pis. Son trône, il le construira lui-même. Ce n’en sera qu’encore plus le sien.
Damirais ne s’attarda pas et partit dans son bureau, espérant du fond du coeur le jour du déménagement, où il le rangera enfin.
(a suivre...)